Un génocide culturel qui se fera ressentir encore longtemps sur la santé de tout un peuple.

Deux ans, 7000 témoignages poignants, 2 millions de mots et 94 recommandations plus tard, la Commission de la vérité et réconciliation du Canada (CVR) a pris fin avec une marche de la réconciliation sur les terrains du parlement à Ottawa en juin dernier. Cette commission avait pour but principalement de porter au grand jour et de reconnaître de manière soutenue le vécu des pensionnaires autochtones qui entre 1883 et 1996, ont subi aux mains du gouvernement fédéral et des communautés religieuses du Canada, des gestes équivalent à un génocide culturel, comme en témoigne son rapport final :

« Un État qui détruit ou s'approprie ce qui permet à un groupe d'exister, ses institutions, son territoire, sa langue et sa culture, sa vie spirituelle ou sa religion et ses familles, commet un génocide culturel. Le Canada a fait tout ça dans sa relation avec les peuples autochtones. »

Sur environ 150 000 enfants âgés de 3 ans et plus, détenus dans les pensionnats, 3 200 y ont laissé leur vie. Et le nombre exact des décès n’étant pas précis, on pourrait même en compter beaucoup plus…

Comment réparer l’anéantissement quasi complet d’une langue, d’une culture et d’une identité sur deux générations complètes? La CVR a seulement gratté la surface d’une blessure tellement profonde, tellement acerbe, qu’il est difficile de s’imaginer par où l’on peut même commencer pour rétablir un quelconque équilibre pour les premiers peuples du Canada. Les séquelles sont immesurables :

« Des fois, quand j'y pense, ça me prend comme un hoquet. Je me mets à pleurer sans pouvoir le contrôler. »
Témoignage CVR de Samuel, « numéro 58 » survivant des écoles résidentielles.

La violence détruit, marque et se répercute de manière complexe sur ceux qui la subissent. Dans les pensionnats, on sait maintenant que la violence sous toutes ses formes était rampante, quotidienne et dévastatrice — d’autant plus qu’elle se déferlait sur de très jeunes enfants séparés de force, arrachés par la police à leurs familles. Les répercussions de cette violence sont multidimensionnelles et se manifestent de toute sorte de manières chez les survivants, notamment par des taux surélevés de dépression, de suicide et de toxicomanie. Les torts causés dépassent aujourd’hui l’entendement et leurs séquelles ravageuses encore plus. Les dommages se font sentir sur tous les plans : santé physique, spirituelle, émotionnelle, psychologique et bien certainement, mentale. Et trop souvent, ces dommages se contrôlent ou s’expliquent mal tant au monde extérieur qu’aux familles mêmes au sein desquelles se vivent aujourd’hui (et pour longtemps encore) les conséquences :

À cette époque (dans les années ’80), les gens ne parlaient pas des pensionnats. Mais tout au long de (mon) enfance, (je) sentait que quelque chose n'allait pas. Il y avait toujours beaucoup d'alcoolisme et beaucoup de disputes. Je ne comprenais pas d'où ça venait. Je me demandais pourquoi mon père était tout le temps en colère, pourquoi ma mère était tout le temps en colère. J'étais très négligé. Mes parents ne savaient pas comment élever des enfants. »

Témoignage CVR de Gabriel, fils de deux anciens pensionnaires, racontant son enfance.

Mais au-delà de la violence des pensionnats, ce qui a contribué à détruire des milliers d’enfances, c’est aussi le mépris qu’avaient les religieux et le gouvernement pour les Premières nations et les méthodes systémiques qu'ils ont empruntées pour les faire disparaitre. Ce mépris se sera articulé de manières inimaginables : rituels abusifs, malnutrition, lavage de cerveau, travaux forcés, aucune visite auprès des familles, interdiction formelle de parler la langue, changement de noms pour « effacer » l'identité autochtone, etc. Les témoignages tirés du rapport parlent d'eux-mêmes :

« Dès que nous sommes entrées dans le pensionnat, les abus ont commencé. Nous avons été déshabillées, amenées dans un dortoir. Nos cheveux ont été vaporisés. [...] On nous a dit que nous étions des petites sauvages stupides, et qu'on devait nous éduquer. » — Élaine Durocher

« Puisque je ne pleurais pas après avoir été battue, elles devenaient furieuses, vous savez, les deux religieuses. Elles commençaient tout simplement à nous battre et elles perdaient le contrôle. Elles nous jetaient contre le mur, nous jetaient sur le plancher, nous frappaient à coups de pied, à coups de poing. » — Géraldine Bob

« Ils m'ont volé ma langue. Ils l'ont sortie droit de ma bouche. Je ne l'ai plus jamais parlée. Ma mère me demandait : "Pourquoi, pourquoi? Tu peux m'écouter." Elle disait : "Je pourrais te l'apprendre." J'ai refusé. Et quand elle m'a demandé pourquoi, j'ai répondu : "J'en ai assez d'avoir des claques sur la bouche. Je suis tannée. Je suis tannée, c'est tout." » — Rose Dorothy Charlie

Depuis la sortie du rapport, certains critiquent le mot « génocide » et ses répercussions. Pourtant, le premier ministre à l'époque, Sir John A. Macdonald, était très clair dans les intentions du gouvernement en 1883 :

« Les enfants indiens devraient être retirés le plus possible de l'influence de leurs parents, et la seule manière d'y arriver est de les placer dans des écoles industrielles où ils vont acquérir les habitudes et les pratiques des Blancs ».

Le Centre des Premières Nations (CPN), responsable de gérer les priorités et les besoins de santé uniques des Premières nations, renchérit : « Les politiques de colonisation et d’assimilation, (…) peuvent avoir des conséquences nuisibles sur la santé et la qualité de la vie dans les communautés des Premières nations et ces conséquences peuvent se transmettre sur plusieurs générations. Certaines de ces conséquences sont associées au syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Une grande partie des problèmes de santé mentale et physique, auxquels font face les communautés des Premières nations, sont enracinés dans les conséquences de traumatismes psychologiques (de) violation des droits humains et (de l’) appauvrissement résultant de la colonisation. »

La route de la guérison est très longue. Mais pour qu’elle ait lieu véritablement, le CPN rappelle que la santé mentale pour les Premières Nations dépasse uniquement le traitement : « nous devons absolument analyser les facteurs sociaux, spirituels, historiques, politiques et économiques qui favorisent le mieux-être au lieu de se concentrer exclusivement sur les anomalies mentales ou comportementales ».

Reste à voir maintenant jusqu’où iront les « appels » vers la réconciliation de la CVR vers le parlement fédéral ainsi qu’à l’Église catholique et son Saint-Siège par le biais des 90 quelques recommandations. Chose certaine, c’est que cette commission a entamé le dialogue, lequel pourra se poursuivre avec le tout nouveau Centre national de recherche sur les pensionnats indiens, associé à l’Université du Manitoba. Ce centre agira en tant que dépôt officiel des archives de la Commission pour que plus jamais soit perdus ou cachés ces horribles actes. Elle gardera aussi les portes ouvertes à ceux et celles qui ont tant besoin de guérison.

Lecture proposée :

Le Centre de la collaboration nationale de la santé autochtone fait le point sur les normes coloniales en tant que déterminants de la santé mentale des autochtones.

La Commission de la santé mentale du Canada propose un dossier fort utile sur la question en cause.